Une semaine après la diffusion de son « Envoyé Spécial », le journaliste Paul Gasnier a contacté un ancien qui ne s’était encore pas exprimé pour lui demander comment il avait vécu sa longue expérience de Riaumont. Voici la lettre de réponse que Mahdi a publié dès le lendemain.

 

Le 20 novembre 2019

Monsieur Gasnier,

Par où commencer …

Commençons donc par le début, je suis arrivé par une fin d’après midi de juillet 1994 à Riaumont afin de partir pour un camp d’été, et par la même occasion faire une adaptation à ce qui va être ma future école et internat. Ce camp fut pour moi une découverte de beaucoup de choses, la nature, les activités en plein air, le scoutisme et des valeurs qui sont de moins en moins apprise aux générations d’aujourd’hui. Ce fut comme une grande colonie de vacances.

Début septembre de la même année donc, je fais ma rentrée au village. Intégration, rentrée scolaire, on me présente mes camarades et m’explique comme partout les règles du village, comme dans n’importe quel collège ou Lycée. J’ai donc appris à faire mon lit comme un grand garçon, nettoyer ma chambre, les parties communes, faire la vaisselle. Choses normales de la vie, à part que je l’ai aient appris plus tôt au lieu que cela soit papa ou maman qui le fasse.

L’école se passait très bien et je progressait grâce à la ténacité et la patience de mes professeurs, là où je n’aurait peut être pas évolué de la même manière dans une école publique vu mon agitation et ma turbulence.
On m’a aussi enseigné la vie religieuse. Et non pas sous forme de secte, car quand je suis arrivé je n’étais pas du tout catholique et, vu le prénom que je porte, vous devinerez bien sur les origines religieuses de mon prénom…

En aucun cas on ne m’a forcé à suivre cette voie religieuse, et personne ne m’a rejeté ni dénigré par rapport à mes origines. D’ailleurs mes parents savaient très bien où j’étais, et à quel point la tolérance se faisait des deux côtés.
J’ai appris aussi à faire des travaux manuels, à bâtir des choses et découvrir ce que je pouvait faire de mes mains, choses qui me servent encore aujourd’hui.

Et j’ai passé 7 ans de ma vie à Riaumont, c’est quand même autre chose que les quelques mois du soit-disant Anthony de votre reportage ! Pensez vous vraiment que j’ai été malheureux, maltraité ? Pensez vous vraiment que mes parents aurait été irresponsable au point de me laisser dans un enfer ? 7 ans à partir de juillet 1994, et je suis né en 1985. Faites le calcul vous saurez l’âge où je suis rentré et celui où je suis sorti. Pensez vous que des parents laisserait faire ça à leur fils, si jeune, en tout impunité ?

J’ai vu votre reportage sur France 2, et j’en ai pris des notes :

– Commençons par la violence (dont aurait fait preuve) les prêtres et frères de Riaumont : comment qualifier une claque ou un coup de pied au cul ? Nous devons avoir à peu près le même âge, vos parents ou quelqu’un de votre famille ou entourage ne vous racontait t’ils pas comment leurs professeurs de l’époque les punissaient ? Coup de règle carrée sur les doigts, des claques parfois, à genoux sur une règle et j’en passe… bonnet d’âne et au piquet (humiliation). Pourtant la génération qui l’a vécu s’en porte bien, ils ne sont pas traumatisés et on même appris le respect que l’on vous a transmis à ce jour.

Alors peut-être que des prêtres et frères de Riaumont dans un moment d’énervement ont pu mettre une claque à un élève. Mais cela n’a jamais été la règle habituelle, ni un système de punition voulu. Il est dégueulasse de faire croire cela dans vos reportages.
Mais pourquoi oublie t’on de parler aussi de leur patience à notre égard ? À mon époque ils étaient environ 7 pour 45 garçons. Faites la moyenne : ça fait environ 6 garçons par personne. De plus, parlons de la violence physique que certains prêtres et frères on subit eux même de la part de certains garçons. J’en ai été témoin, et là ce n’étais pas des claques car nous n’étions pas des garçons de toute facilité.

Quand on se bagarrait à mort entre nous, et que les éducateurs devaient entrer dans la mêlé pour nous séparer, des coups pouvaient voler. Ces religieux auraient pu aussi bien porter plainte contre les garçons qui les avaient frappé, car eux aussi ont le droit de le faire comme le feraient certains éducateurs laïc. Mais ils ont préféré les sanctionner eux même (par des colles ou des TIG) plutôt que de les traîner au commissariat et porter plainte, en entachant leur vie par un casier laissant une trace dès leurs plus jeune âge.

Alors moi personnellement, les rares claques que j’ai prises, je dit comme tant d’autres que je l’ai aient bien méritée. Car en 7 ans… je leur en ai fait voir de toutes les couleurs à Riaumont ! Et malgré cela, vous savez quoi ? Ils ne m’ont jamais viré ! Et que Dieu m’en soit témoin, ils auraient pu le faire à maintes reprises… Alors pourquoi ? Parce qu’ils ont cru en moi, en mon potentiel et ma valeur.
Voilà pour le chapitre de ce qu’on qualifie aujourd’hui de violences légères..

 

– Parlons des repas :
Oh oui, nous étions affamé… Au secours !
Tu parles : croissants et pains au chocolat, tartines, chocolat chaud au petit déjeuner. Le midi déjeuner varié, à seize heure goûter, soupe et dîner le soir… oulala ! Nous étions loin d’être affamé, mangeant à notre faim et correctement. Si j’osais dire qu’on a été mal nourri, je devrai me cacher de honte en pensant à ceux du tiers monde, en Afrique ou ailleurs, qui n’ont même pas un dixième de ce que j’ai pu manger là bas en 7 ans.

 

  • À Riaumont j’ai aussi appris le théâtre, la chorale. Notamment lors des fêtes de la Saint Nicolas où nous étions gavés de chocolats et bonbons de toutes sortes. Sans oublier chaque année les cadeaux de noël offert par le village, de véritables cadeaux comme tous les enfants ! Bizarrement on en entends pas parler dans vos émissions de ces moments de joie.

 

  • Parlons maintenant de ces fameux grands jeux scouts. Les grands jeux étaient une tradition à Riaumont et nombre des anciens (en tout cas de mon époque) les attendaient avec impatience ! Cette activité est pleine de sens, elle renforçait notre camaraderie, nous enseignait la cohésion. Elle aiguisait nos sens, notre patience, notre esprit d’équipe (et cela m’a servi)…

Je veux parler du véritable esprit d’équipe, avant que vous ne déformiez mes propos. Car si j’ai été judoka et boxeur par la suite, je vous vois venir en me disant que ce sont des sports individuels. Mais détrompez vous il y a des championnats par équipe de judo (que j’ai d’ailleurs gagné en 2002), et la boxe ne s’apprendre pas tout seul mais en club, et donc en équipe. Et il y a ce qu’on appelle les interclubs, où c’est tout le club -donc l’équipe- qui est récompensée. Bref ne nous attardons pas dessus.
Je disais donc l’esprit d’équipe, l’apprentissage de codes (morse, sémaphore, signes de piste). L’apprentissage de la nature, comme reconnaître des plantes, prendre des empreintes d’animaux. L’histoire, et oui je dit bien l’histoire, car nous nous amusions à rejouer certaines batailles historiques, c’était un épanouissement et un vrai défouloir pour nous.

Quant à ces légendes qui parlent de jets de cailloux euh… comment dire ? Nos encadrants n’étaient pas irresponsables à ce point là, et nous non plus ! Nous gaver de mayonnaise… sérieusement ? mais alors jamais de la vie. Déjà nous avions appris le respect et la valeur presque sacrée de la nourriture. On nous a toujours enseigné de ne pas jouer avec, ni la gaspiller.
Alors oui les grands jeux peuvent vous paraître absurdes, mais pour nous ils avaient un sens et nous permettaient de nous découvrir. Et surtout n’oubliez pas que nous étions de jeunes adolescents qui avions aussi besoin de nous défouler.

Je vais même dire que si on compare avec les «grands jeux» des adolescents d’aujourd’hui… Qui consistent à sauter d’un wagon de métro à un autre, marcher à côté d’une voiture en marche, ou se bourrer la gueule à n’en plus pouvoir, et inventer toute sorte de conneries dont je ne vais même pas me fatiguer à citer… je veux dire que nos grands jeux était plutôt instructifs et utiles !

 

  • Sachez aussi que grâce à Riaumont j’ai eu la chance de rencontrer des anciens combattants. Car j’ai vu dans votre reportage vos images d’enfants du village, entourés de ces militaires. Oui je suis fier de les avoirs connu et d’avoir pu partager ces moments exceptionnels en leur compagnies. Notamment ces paras de l’UNP ou du 11eme Choc qui passaient fêter la St Michel et nous rendre visite. J’ai pu leurs poser pleins de questions et apprendre sur l’histoire de mes deux pays -la France et l’Algérie- bien mieux que dans les livres d’histoires…

 

  • Pour conclure, je peux comprendre que certains ont mal vécu leur expérience au village, comme dans tous les internats. Mais vous savez aussi que, quand on est pas satisfait de quelque chose, on trouve toujours à redire ou à exagérer, et il faut bien qu’on trouve des coupables. Moi j’ai appris dans la vie à assumer mes actes et leurs conséquences. Et à ne pas chercher de coupable dans mes échecs ou mes déceptions.
    Vous allez me dire « oui mais il n’y a pas que ce vous me déblatérer dans votre texte comme problèmes »… je vous répondrait que je ne parle que de mon expérience, de ce que j’ai vraiment vu et vécu. Et comme je l’ai écrit ci-dessus je n’ai passé à Riaumont ni un mois, ni cinq mois mais sept ans ! Alors je pense être très bien placé pour en parler, et avoir plus de légitimité que certains.

Précisons que, quand je vous dit tout ça, je n’attends rien de la part de Riaumont. Aujourd’hui j’ai 34 ans, et je suis un homme libre de mes paroles mes pensées et mes actes, sans aucune menace, pression, influence ou quoique ce soit d’autres.
Quand au reste, il y a une enquête comme vous le dites dans votre reportage et Justice doit être faites et rendue. Certes vous faites votre travail, mais en ne vous basant que sur les dires de tellement peu de personnes, comparées aux centaines d’autres passées par ce village et qui aujourd’hui sont ce qu’ils sont grâce à cette communauté.

Vous ne faites votre travail d’informations qu’à moitié. Et aussi à coup d’achat d’informations qui vous arrangent. Car oui… soyons honnête entre nous, comme je l’ai été avec vous, vous avez proposé des compensations financières sous forme de dédommagement à certaines de vos « sources ». Plusieurs anciens en ont témoigné : c’est un fait. Même si vous pouvez toujours l’habiller sous d’autres noms.
Mais sachez monsieur Gasnier, avec le respect que je vous dois, que la vérité ou le mensonge ne s’achète pas. Vous n’achèterez ni ma fierté d’être passé par Riaumont, ni mon Honneur, ni ma fierté d’homme libre.

Sachez aussi que ce village et ces prêtres font parti de ma vie et de mon histoire à jamais. Et qu’ils sont comme une famille, ainsi que tous les camarades que j’ai connu là bas et qui sont mes frères, et frères scout. Je suis scout un jour et scout toujours dans ma tête et mon cœur.
Je n’ai aucun regret ni remord d’avoir passé mes 7 ans là bas avec ceux qui ont tout donné pour m’enseigner les bases de la vie, et on contribué à l’homme que je suis aujourd’hui. Alors Monsieur Gasnier, c’est sur ces mots que j’achève cette réponse à la question que vous m’avez posé hier 19 novembre « comment ai-je vécu mon expérience de Riaumont ? ». Voici ma réponse.

Et merci encore à ces prêtres d’avoir permis à certaines poussières d’étoiles de briller dans les yeux de tant d’enfants… Cette lettre est un peu longue, mais par respect, ne déformez en aucun cas mes propos s’il vous reste assez d’éthique.

Mahdi.

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