Enfant de France

Un visage un peu triste, qui sait encore sourire du sourire de l’enfance mais qui a dû, déjà, pleurer bien des larmes d’adulte. Un enfant ; un mystère. Parmi les pensionnaires que la Providence a dirigés vers le Village de Riaumont, Rémi garde dans mon souvenir une place à part. Il était arrivé en urgence au Village. Les formalités administratives avaient été  » simplifiées « . Il était là. On n’allait pas ratiociner sur les lacunes du dossier d’admission. La Préfecture et les services sociaux de la mairie nous classent parmi les Foyers d’hébergement, rassemblement scolaire sans contrat… et sans subventions ! Nous, nous appelons notre village Citadelle de l’Espérance. C’est sans doute moins rationnel, mais aussi plus poétique … et plus proche de la réalité. Le cadre de notre éducation est ce village de pierre et de bois en grande partie bâti par les enfants eux-mêmes au milieu des arbres. Un chalet savoyard abritant six chambrées à l’étage au dessus d’une grande salle de séjour, Enfant de France… La construction d’un muret, un acte d’espérance un mas médiéval réunissant quelques classes autour d’un patio, derrière le monastère et la chapelle. Le chalet des scouts, des terrains de jeu, une ferme, une basse-cour… Un monde à part, conçu pour les enfants qu’amènent au Village des événements souvent douloureux : séparations, deuils, drames habituellement camouflés sous l’étiquette échec scolaire… Pour ces enfants victimes de l’effondrement de la société libérale, la construction d’un muret, d’une charpente, apparaît comme une revanche sur le malheur, un acte d’espérance, que nous voudrions transformer en acte de foi… Et dans la chapelle du village, l’eau du baptême coule chaque année pour donner à Dieu des enfants qui, souvent, n’ont plus de père sur la terre.

Son âme, blessée et meurtrie…

Rémi découvrait le Village avec étonnement et sympathie, mais restait silencieux. À nous, sans doute, de découvrir son âme, blessée et meurtrie comme un champ de bataille. Son père venait de mourir. Sa mère, très malade, avait délégué pour nous présenter l’enfant une tante peu loquace sur les circonstances du placement. Situation provisoire … qui devait durer. Rémi considérait toutes choses avec un certain recul. Au cours de catéchisme, il découvrit un peu de son mystère. Prodigieusement intéressé, il ne savait rien de la Foi catholique. Il paraissait parfois gêné, souvent surpris, déboussolé. L’arrivée à Riaumont d’un élève maghrébin finit de m’éclairer : « Rémi, il parle marocain!  » Oui, cet enfant blond du Pas-de-Calais, au nom si français, parlait couramment arabe, peut-être mieux que le français qu’il écorchait et écrivait fort mal. L’alcool, avec son cortège de violences de déchéances l’avait arraché de la maison et jeté à la rue à l’âge de dix ans. Ni la famille proche, ni la paroisse, ni la mairie, ni l’école n’avaient rien vu de sa détresse et c’est une famille marocaine musulmane qui avait joué… le rôle du bon Samaritain de l’Évangile. Il avait été quasi adopté et cherchait refuge auprès de ces voisins compatissants quand le besoin s’en faisait sentir, ce qui était devenu de plus en plus fréquent.

Le minaret des chrétiens…

Pour lui qui n’avait pas reçu le baptême, le clocher de l’église paroissiale s’appelait le minaret des chrétiens, et ce minaret-là était muet. Il avait, de ses origines catholiques, une idée complexe, faite d’une peur du vide mêlée de ressentiment et de rancœur. L’école des français ne lui avait rien dit de Dieu, et son seul catéchisme était fait d’échos du Coran … Il me demanda un jour, avec une ombre de reproche dans la voix, comment le Tout-Puissant pouvait bien engendrer un Fils … Je lui parlai de l’Évangile, de son saint Patron, l’évêque Rémi qui avait converti et baptisé le roi Clovis en 496. Il découvrait tout, absolument tout, de la vérité religieuse et de l’histoire de sa Patrie. Pour la première fois de sa vie, il entendait des prières dans la langue de ses parents, il voyait des français à genoux. Il découvrit avec stupeur les splendeurs de la liturgie latine. Rémi apprit vite à servir la Sainte Messe… Il avait maintenant un bon sourire… qui s’assombrissait lorsqu’il me parlait de sa mère.  » Si maman meurt, mon frère aura l’autorité sur moi et il m’emmènera avec lui à Paris. Mon frère, il est vraiment musulman. Il n’est pas content de savoir que je suis ici. Maman, elle est malade, très malade « . Elle vint un jour le voir au village, et je compris qu’il n’exagérait pas.

Un regard inquiet …

Quand sa maman mourut, la tante organisa des funérailles religieuses. Pour la première fois sans doute, Rémi pénétrait dans l’église de son village. L’assistance était aux deux tiers composée de musulmans, réservés et silencieux, qui avaient pris place sur les bancs du fond. Quelques bonnes gens de la paroisse, des personnes d’un certain âge, parsemaient les premiers rangs. J’accompagnais Rémi avec six camarades de sa classe. L’arrivée d’un moine en bure provoqua des remous dans la foule. Les chrétiens n’étaient pas les moins étonnés. On me fit des politesses gênées pour m’expliquer que je n’avais rien à dire ni à faire, tout étant prévu ; mais je ne tenais pas à participer à la liturgie curieuse qui tint lieu d’absoute. La sono diffusa un disque des années soixante-dix, entrecoupée de lectures et de méditations. Ce n’était, paraît-il, qu’un au-revoir… De rémission des péchés, de résurrection de la chair, de vie éternelle, il ne fut pas vraiment question. Déjà, les employés des pompes funèbres donnaient le signal du départ… Rémi me jeta un regard inquiet. Dès qu’on fut sorti, je me présentai au premier rang et conduisis le deuil. Le grand frère était là… Mais quand les camarades de Rémi, en aube rouge et surplis blanc apportèrent l’eau bénite et l’encens à l’entrée du cimetière, il n’insista pas. On chanta les prières du rituel. Je parlai de la vertu d’espérance, de la vie divine ; du Père, du Fils et du Saint-Esprit qui sont un seul Dieu, de la résurrection du Christ et de celle des chrétiens. Les musulmans écoutaient étonnés ce marabout chrétien qui ne parlait pas la langue de bois de l’œcuménisme au rabais. Aucune animosité n’habitait leurs regards. Quand l’assistance passa une dernière fois devant la tombe, ils firent une inclinaison de la tête, en signe de respect. Rémi voulut passer le dernier. Quand ce fut son tour, devant tous, il fit l’aspersion d’un large signe de croix…

Trois fois orphelin…

Le grand frère a repris ses droits. Rémi n’est pas resté à Riaumont. Qu’estil devenu ? Combien y a-t-il en France de Rémi, portant le prénom d’un saint du Ciel sans rien savoir de l’Évangile, dépossédés de leur héritage chrétien et français du fait de l’effroyable naufrage silencieux de notre France divisée, trompée, anesthésiée ? Enfants trois fois orphelins, trois fois abandonnés par des parents malheureux, par une Eglise incapable de transmettre la Foi, par un État qui trahit chaque jour plus gravement sa mission sacrée ? Souviens-toi, Rémi ! Souviens-toi de ce petit village de France où il faisait bon jouer, chanter, travailler et prier. Souviens-toi de l’Évangile qui t’enseigne l’adoration de Dieu, Père Fils et Saint Esprit, qui exige de toi le respect de tes parents et le pardon des offenses. N’oublie pas les chants de France et les cantiques que tu as entendus à Riaumont. Un jour, tu demanderas le baptême ; un jour la France et l’Eglise compteront un enfant de plus … Et dans le Ciel, ta maman sourira.

Le 1er Novembre, en la fête de tous les saints au Village de Riaumont, Citadelle d’Espérance.
Père Alain Hocquemiller, prieur de la Sainte-Croix.

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