La Femme et l’Eglise (Madeleine Delbrêl)

Femme de 1954, fascinées ou écoeurées, engluées ou déroutées par un monde qui ne fut jamais davantage « le monde », tournons-nous, au cours de cette année mariale, vers notre Mère, vers notre Soeur aussi glorieuse qu’accessible.
Demandons-lui de pénétrer dans le Mystère de l’Eglise par la porte qui est la nôtre, d’y cheminer par des chemins qui sont à nous, sans être des « brebis de Panurge » -il n’y en a pas dans le troupeau du Christ- ni des « bergères » : son bercail n’en comporte pas.
Demandons à Marie de n’être pas dans l’Eglise des sortes de suffragettes excitées, pas plus que les ombres tremblantes de nos frères les hommes.
Demandons-lui d’apporter dans la famille des enfants de Dieu ce qui nous est propre, affermi, dilaté, « démesuré » par la grâce.
Demandons-lui que rien ne manque à ce que nous devions procurer, que nous connaissions notre tâche et que nous la fassions bien.
Que nous soyons vraies, conforme à ce que Dieu inventa quand il voulut créer la femme.
C’est Marie qui peut le mieux nous apprendre à bien nous conduire dans l’Eglise, elle qui fut pendant plusieurs mois le seul morceau d’humanité, soudé à Jésus et en grâce avec Dieu ; elle qui, lorsque les apôtres, les « orphelins » qui devaient être « consolés », se groupaient autour de cette Femme qui avait déjà reçu le Consolateur.
Sa mère mise à part, le Seigneur semble s’être un peu méfié de nous.
Dans ce corps réel qui le continue au milieu du monde, toutes les fonctions « organiques », celles de la Hiérarchie et du Sacerdoce, il ne nous les a pas confiées.
Mais, si l’on peut dire que Sa Mission, c’est aux hommes qu’il la donne, on peut dire aussi que ses « commissions » c’est souvent les femmes qui les font.
Et cela date de loin : ce sont les femmes qui ont été chargées de prévenir les apôtres de la Résurrection… elles ne semblent d’ailleurs pas avoir eu grande créance auprès d’eux, exception faite de Saint Pierre.
L’Histoire de l’Eglise est riche de ces interventions officieuses des femmes… comme elle est pleine aussi de l’illuminisme de certaines.
L’humanité déraillera toujours : les hommes fabriqueront des hérésies, les femmes imagineront des rêveries, mais des hommes qui resteront des hommes et des femmes qui resteront des femmes, deviendront quand même des Saints.
Si, transposant le mot de Huysmans, il est permis de se demander pourquoi il y a « tant de saintes femmes et si peu de saintes » n’est-ce point parce que trop de femmes sont passées à côté de leur tâche élémentaire d’Eglise, tantôt en vivant seulement leur vie de foyer, sans la greffer sur la vie interne du Royaume de Dieu, tantôt en bâtissant des similitudes de foyers sentimentaux et spirituels avec telle compagne ou avec tel prêtre pour faire de l’humain sublimé, ou du travail d’homme mal fait.
Femme nous sommes, femmes restons, en Grâce et en l’Eglise.

La femme veut être connue

On dit que nous sommes curieuses… mais, combien sommes-nous avides d’être connues, devinées, découvertes.
Dans l’Eglise, comme ailleurs, notre « mauvaise réputation » vient peut-être un peu de là.
Si nous agissons parfois avec tapage, ce n’est pas tant pour faire valoir notre travail -çà pourrait arriver à des hommes !- mais pour qu’on fasse attention à nous.
Ce besoin profond de notre nature peut devenir une précieuse aptitude (…)

La femme veut être complétée

« Mademoiselle », « Madame », ce ne sont pas formules, mais des mots, recouvrant deux réalités.
C’est par l’homme que la femme est achevée, complétée. A cause de cela, nous ne pouvons pas être tout à fait orgueilleuse. Pour être entièrement nous-mêmes, nous savons que nous avons besoin de l' »autre ».
L’homme peut être un Grand Homme : la femme y joue. Un Grand Homme est un Grand Homme ; une Grande Femme est une Femme grande… c’est de la grammaire, mais de la vie aussi.
Puisqu’il peut être un grand homme, l’homme s’accommodera souvent mal d’être une petite créature ; achevé en lui-même, il ne portera pas le besoin radical d’un complément.
La tentation, majeure, de l’humanité : être, avec ou sans Dieu, le Grand Homme, être celui qui peut se passer de l’Autre, sous toutes ses formes, le trouvera sans cesse sympathisant.
Si les femmes ont à jouer franc jeu les règles de l’amour, elles ont à se garder des amusettes amicales, intellectuelles ou spirituelles, auxquelles, dans certains cas, elles demandent le complément auquel leur nature a droit.
En revanche, c’est à elles qu’il appartient en tout premier de déverser dans l’Eglise leur sens de l’incomplet, devenu humilité, leur sens de l’inachevé, devenu espérance.

Dans l’amour, la femme est docile et possédée

Dans l’Eglise, le Saint Esprit n’attend pas autre chose.
Les hommes, créés responsables et propriétaires, ne peuvent sans héroïcité suivre le souffle de l’Esprit, comme un drap claque dans le vent.
A nous, femmes, l’obéissance est ; je dirais presque trop facile, tout au moins une certaines obéissance.
Nous prenons facilement pour le souffle de l’Esprit le premier courant d’air venu, et nos obéissances avec un grand O se situent parfois en de bien étranges domaines… là où notre jugeote suffirait. L’ennui c’est qu’ainsi nous nous gaspillons et que nous risquons de n’être plus présentes là où on a vraiment besoin de nous.
La « Navicelle » de l’Eglise n’a pas fini son voyage, aux hommes le pont, la coque, les mâts… mais, pour les voiles, pas moyen de se passer de nous. Sans compter qu’ils ont toujours envie de moteurs et que le vent du Saint Esprit n’a jamais bien su s’en servir.

La femme est mère

Etre mère, c’est concevoir dans la joie, porter dans la fatigue, enfanter en souffrant.
Souvent, c’est vouloir son petit à la ressemblance de son amour.
C’est nourrir, soigner, faire un homme.
Etre mère, c’est quelquefois souffrir de ne pouvoir pas l’être.
La « Mère Eglise », elle doit être tout cela ; si à certains moments on a dit -nous avons dit- que, extérieurement, l’Eglise n’était pas assez maternelle, n’avions-nous pas oublié de vivre, dans l’épaisseur de sa chair, sa maternité ?
Ni les enfants que nous avons, ni ceux que nous n’avons pas, ne nous dispensent de nous souder à l’Eglise Mère.
Ses rencontres fécondes avec le Christ : ses Sacrements et Sa Prière, ses Fêtes et ses Saisons de Grâce sont des joies qui doivent être nôtres.
Nés à sa vie, les « petits » de notre Dieu ont besoin d’autant de choses que les enfants des hommes, ce sont nos minutes, nos journées, nos années qu’ils nous réclament et que nous leur devons.
Si le Christ a souffert une fois pour toutes, chacun doit souffrir, un jour, pour un autre, des douleurs sans lesquelles des Fils de Dieu ne naîtraient pas.
Si nous avons pris l’habitude de cette lourde fatigue qui, si souvent, est comme incorporée à nous, il faut que nous prenions conscience qu’en portant ce poids, fermement et joyeusement, c’est à la fécondité même de l’Eglise que nous sommes associées.
Enfin, si nous avons eu l’allégresse de donner à notre mari les enfants que nous désirerions, nous devons entendre la voix de celles de nos soeurs que des maternités impossibles ont laissé comme désolées.
Elles sont le signe le plus tragique de ce que devrait être dans l’Eglise un authentique esprit d’apostolat.
L’Eglise veut, d’un désir qui a la taille de Dieu, enfanter et enfanter encore… à cause de cela elle veut « aller aux extrémités de la terre » même si, de nos jours, c’est de l’autre côté de la rue ; elle veut « annoncer l’Evangile à toutes les Nations » même si l’une d’entre elles est la nôtre ; elle veut que nous pleurions dans les Lumières du Samedi saint si aucun baptême n’a fait naître un homme à Jésus-Christ.

La femme est une ménagère

Si c’est l’homme qui gagne l’argent, c’est la femme qui « le fait rendre ». D’où la relativité des budgets comparés…
Dans l’Eglise, le Christ a versé, d’un seul coup, le « prix » fort dont il nous paya. Mais la passion n’est pas finie, elle doit durer autant que le monde, et tous doivent y travailler.
Là encore, chacun reste ce que Dieu le fit.
A l’homme, le « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » a donné des aptitudes de combat. Il faut affronter coups, blessures, risques mortels.
A la femme, le « tu enfanteras dans la douleur » -femme en travail- a donné les aptitudes de ces deux mots qui ressemblent tellement à « passion » : patience et passivité.
La femme sait, au dedans d’elle-même, que souffrir c’est travailler.
Plus l’Eglise a de travail, plus l’Eglise travaille, plus nous, les femmes, nous devons surmonter ce que nos « terminaisons nerveuses » comportent d’agitation, pour être en elles ce que nous avons été faites : des puissances d’espérance.
Il me semble que, quelque part, l’Ecriture dit : « Attendant, j’attendrais encore ».
Personne ne comprend, et nous ne comprenons pas, comment nous pouvons passer sans dormir, tant de nuits près d’un enfant malade.
L’Eglise a toujours besoin qu’on prenne la veille… et depuis le Jeudi- Saint, il vaut mieux ne pas laisser les hommes seuls.

Les femmes sont à la fois gardienne et novatrice

Nous savons toutes que, quand elles s’y mettent, elles sont conservatrices jusqu’à la manie ou anarchiques jusqu’à la démence.
C’est sans doute parce que l’une de leur deux tendances s’est hypertrophiée.
Naturellement, leur sens de la maison est comme une prolongation de leur fonction maternelle.
C’est notre mère qui a été notre première maison.
Tenir une autre maison, nourrir, habiller, réchauffer, c’est le même rôle qui continue en s’extériorisant.
Car les femmes savent bien que seuls les enfants morts ne veulent pas les quitter. Elles savent qu’on ne donne pas un homme au monde sans l’avoir porté en soi et sans l’avoir perdu pour soi.
Modifiées par chaque maternité, tour à tour enrichies, appauvries par elle, les femmes ont comme gravé en elles le sens de la continuité et des bondissements de la vie.
Elle devraient au coeur de l’Eglise apporter une fidélité qui ne soit pas immobilisme ; des rajeunissements qui ne soient pas des ruptures.

La femme et l’Eglise

Au début de ces notes, nous nous étions tournées vers Marie. En les achevant c’est à elle que nous revenons.
Je la regarde pendant ces mois où Jésus-Christ se formait en elle, où elle le connaissait au dedans d’elle, comme toutes les mères leur petit enfant.
Je la regarde à Bethléem, tenant sur ses genoux et voyant avec ses yeux, ce Fils qu’elle tenait parce qu’elle ne le portait plus, qu’elle voyait parce qu’il était sorti d’elle, qu’elle donnait vivant au monde pour que le monde le mette à mort.
Je ne suis pas un théologien, je ne sais pas ce que Marie a connu ou n’a pas connu de tous les mystères de Dieu, mais ce qu’elle a connu mieux que n’importe qui sur terre, c’est, j’en suis sûre, le Corps du Christ.
De ce Corps, je lui demande, de nous donner le sens.
Nous sommes d’un temps qui semble marqué par la grâce d’une sorte de réalisme surnaturel.
Nous avons été poussées à une prière vivante ; à une obéissance sans détour à l’Evangile, nous avons sans doute fait bien des faux pas, mais nous avons essayé de ne pas nous payer de mots.
A tant de grâces reçues, il me semble qu’il en manque une : le sens de l’Eglise, Corps Mystique de Jésus-Christ.
Enfouies dans ce corps, nous en parlons souvent comme des médecins ou des anatomistes parlent de leurs observations, des maladies de leurs clients, de l’état d’un coeur ou d’un estomac.
Nous ne pratiquons pas « réalistement » la vie intime de l’Eglise.
Et pourtant la seule terre qui puisse porter la rudesse d’un Evangile véridique, c’est une Eglise tangible et vivante comme les doigts de nos mains.
Cette grâce dont nous manquons, demandons- la à Marie.
Elle ne nous donnera pas des « idées », elle ne transformera pas pour nous la chair et le sang de son fils en schéma intellectuel.
Elle ne nous donneras pas de lumière tronquée, même éblouissante ; une Mère ne coupe pas son enfant en morceaux.
Elle nous apprendra à vivre comme une cellule de son corps, soumise et volontaire, active et dépendante.
Elle nous expliquera que dans le Corps de Jésus-Christ, si tout pouvoir est don de Lui, tout homme qui le reçoit reste un homme. Elle nous dira qu’un coeur malade n’y est pas moins qu’un coeur.
Elle nous enseignera que l’Eglise continue sur terre la vie et la mort du Christ, caché ou glorieux, parlant ou silencieux, anéanti ou supplicié, mais qu’à chaque Bethléem jusqu’au dernier de ses Calvaires, elle tiendra l’Eglise entière, elle tiendra tous et chacun sur ses genoux.

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