Troisième branche ou troisième étape ?

Donner dès l’enfance une formation morale et intellectuelle fondée sur l’esprit de loyauté, le dévouement et l’honneur, ainsi qu’une formation physique résultant du campisme et d’une ascèse au grand air, tels sont les buts du scoutisme. Le système, pour aboutir, est divisé en paliers.
L’enfant pris vers sept ans, reçoit à travers le Louvetisme le premier contact avec l’esprit généreux et les méthodes réalistes du mouvement scout. C’est l’étape préparatoire, fondamentale.
De 12 à 17 ans, c’est l’étape formatrice du temps Éclaireur qui travaille le garçon plus en profondeur. Il y apprend à observer une Loi qui sera celle, normalement de toute sa vie, par le biais de la micro-société qu’est la patrouille.
Vers 17 ans, et c’est très net, de nouveaux horizons attirent le C. P. Le grand scout aspire à quitter les plus jeunes et à vivre d’autres types d’aventures dans un groupe plus homogène que la Troupe. Les goûts et les préoccupations de cet âge là sont souvent les mêmes : le bac, les études supérieures, le permis de conduire, les attirances vers le sexe opposé, l’armée, et… la liberté, cette même liberté dont les C. P. souhaitent naturellement faire l’apprentissage dans des conditions plus souples.
Encore faut-il s’entendre sur le terme de liberté. Il ne s’agit pas de faire ce que l’on veut, mais de gérer sa relative autonomie. C’est parfois plus lourd à vivre qu’une existence bien encadrée. Il suffit de regarder le nombre de jeunes étudiants encore conditionnés par le bachotage réglementé et qui perdent leurs moyens à l’Université parce qu’ils ne savent pas travailler réellement seuls.
Il saute aux yeux que la formation scoute du C. P. qui monte à la Route – quand il y monte … – est loin d’être achevée. Sa formation tout court encore moins.

  • Le caractère n’est pas bien assis, insuffisamment forgé. Les contradictions sont nombreuses.
  • La vitalité religieuse est plus de l’ordre de l’habitude et de la bonne volonté que de la pensée personnelle et de la lutte raisonnée.
  • L’acte de service est limité dans le temps. On donne volontiers un coup de main sans en faire pour autant un engagement quotidien.
  • La fraternité dont on parle beaucoup n’a pas subit l’épreuve du feu, l’épreuve de la vie en somme.
  • Le corps lui-même n’a pas atteint totalement son développement. On ne connaît pas ses limites à cet âge, et bien souvent les « vieux » routiers se révèlent plus endurants que les fougueux apprentis. Ceux-ci sont sujets aux « coups de barre » ; il faut encore dompter le corps, mieux le connaître pour mieux l’utiliser.
  • Et puis l’intelligence soupçonne à peine les problèmes de tous ordres qui vont surgir au cours des années suivantes. Le monde qui sépare la pensée d’éclaireur de 12 ans de celle d’un C. P. de 17 ans est aussi tranchée que celui qui existe entre un apprenti et un Routier-Scout. Plus que jamais la période 17 – 23 ans est une charnière de l’existence; on y fait un choix de vie (alors que les générations d’avant les années 60 travaillaient généralement au même âge).

Bref, est-il besoin encore de souligner que le système scout ne doit pas abandonner ses ouailles à ce stade d’instabilité ? Après les étapes préparatoire et formatrice, la Route est l’étape réalisatrice du scoutisme.
B. P. aimait utiliser l’image de la barque : le louveteau est face à un port; il y découvre la mer et les bateaux. Le jeune éclaireur y apprend à construire une embarcation. Devenu routier, il monte dans sa barque, les amarres sont larguées et il doit se diriger seul au milieu des bateaux pour sortir du port.
La Route apprend à piloter seul.

La Route n’est pas l’aboutissement du scoutisme, elle en est le prolongement et l’adaptation dans un champ différent

Louis Faure – 1927

Le Routier, c’est le scout jeune homme continuant sa préparation, avec l’esprit et les moyens qui conviennent à son âge, ses goûts et ses capacités

Edouard de Macedo – 1931

La Route est la phase de préparation directe des grands éclaireurs à leur vie d’adulte. Il ne s’agit pas de faire du passage au Clan le moyen que les C. P. restent dans le giron du Groupe. Si l’on se borne à cela, l’oeuvre est manquée, totalement.
Son programme est vaste et grave. Le congrès de Londres en 1928 l’affirmait déjà :La Route est une préparation à la vie, mais c’est aussi une chose qui se poursuit toute la vie !

Baden-Powell

Ce sont les années pendant lesquelles l’individu fait véritablement et pratiquement son apprentissage de la vie. Il ne s’agit plus seulement d’enseigner mais de conduire des jeunes gens qui ont déjà donné une orientation première à leur existence. C’est en somme dans la préparation à leur métier d’homme, de citoyen, de chef de famille, qu’il faut les guider.

Louis Faure

Nous sommes bien loin des  » barouds  » si chers aux boy-scouts friands d’émotion.

Nous devons l’aider durant ses années au Clan à prononcer les quelques OUI et les quelques NON décisifs dont dépendra toute sa vie d’homme.

Edouard de Macedo

Il faut bien réaliser que la Route n’est pas quelque chose de distinct du scoutisme. Au contraire, elle suppose un scoutisme plus poussé, plus difficile car plus volontaire. Etre Routier c’est vouloir être totalement scout.  » Le Routier est un scout s’affirmant pleinement, vivant un scoutisme élargi et amplifié par l’élite qu’est le Clan. » . Ainsi s’exprimait Pierre Ramondot, C. N. R. en 1930.
Cet attachement viscéral de la Route aux bases du scoutisme se retrouve dans de nombreux symboles :

  • Lorsqu’on demande à un louveteau pourquoi il veut prononcer sa promesse, il répond que c’est pour « être un bon routier plus tard « .
  • Plusieurs chants de Meute et de Route rappellent la continuité des étapes :  » Jadis petit loup…, Routier maintenant « 
  • « La force du Clan c’est le loup; la force du loup c’est le Clan »

Le cérémonial du Départ-Routier insiste, au moment de la remise des flots tricolores, sur le fait que le Routier est aussi Louveteau et Éclaireur : « Jaune, couleur des louveteaux… pour que ta joie illumine ceux qui t’entourent… Vert, couleur des éclaireurs…pour que l’espérance t’entraîne toujours plus loin… Rouge, couleur des routiers, couleur de sang et d’amour, pour que tu n’épargnes ni l’un ni l’autre… ».
Autre caractère de la Route : sa devise « Servir « . Baden-Powell est très net à ce sujet dans La route du succès(Chapitre 8) : » les Routiers sont capables de rendre service aux autres, et préparés à le faire. Mais je dis bien prêts et non pas seulement disposés « .
Au moment de prendre son Départ, le Routier qui renouvelle sa Promesse, promet de servir toute sa vie. Dans un monde anarchique où la notion de service est synonyme d’abaissement, où l’égoïsme ne se dissimule plus comme une tare mais se glorifie comme le principe des forts, le scoutisme réalise encore ce magnifique paradoxe de s’édifier sur le service et le dévouement.
Notre Seigneur se présente lui-même comme la Vérité et la Route, comme le but et le moyen à la fois. « Route » , beau mot à la dimension aussi naturelle que surnaturelle. On marche comme le Christ. Il n’y a qu’une seule voie, étroite et montante.
Les équipes de Clan sont en principe composées de garçons à peu près du même âge et forment une fraternité joyeuse. Le seul mot de « clan » , rude, fait sentir combien les routiers peuvent être soudés. Car plus qu’à la Troupe, les activités Route favorisent les rapports directs, et on observe au fil des années l’émergence d’amitiés profondes et durables. Le Père Doncœur se plaisait à dire que l’amitié est le ferment de la Route. Sans doute parce que l’amitié entre routiers favorise celle envers le Bon Dieu.
On trouve chez son voisin de Clan un soutien, parfois un modèle, mais surtout un scout qui se débat avec les mêmes difficultés pour rester fidèle à sa promesse. C’est la similitude des situations qui encourage les routiers, ce qui contribue à faire de chacun une pierre de l’édifice du Clan. Le Routier est le Clan, et celui-ci le soutient, le fait grandir.
La communion des saints commence aussi comme cela, par les actions et les prières d’amis unis par un même idéal.
Concilier la liberté et l’autorité est d’autant plus délicat qu’on n’a plus affaire à des enfants dociles, et pas encore à des individus conscients de leurs lacunes, plus portés sur le sensible que sur l’intellect. La maîtrise de clan est souvent responsable de jeunes hommes se trouvant « pas mal » …
La question de l’alliance de l’autorité des dirigeants, toujours nécessaire, et la liberté légitimement accordée aux grands scouts, est ici au premier plan.
Sans doute la formation scoute à la Troupe a déjà du mettre en garde le C. P. contre la présomption et lui donner a priori le goût pour la discipline volontaire. Toutefois, il y a lieu de veiller à ce que la part relativement grande laissée au libre choix chez les routiers, ne nuise pas à leur formation et ne détruise pas le sens même de l’autorité. Dans certains clans, l’esprit scout est à l’état de simple souvenir et la tenue semblable à celle « G. O. » du Club Méd.
Une trop grande liberté laissée aux 17 – 20 ans n’est pas bonne car, faut-il le répéter, c’est l’âge où l’on doit être guidé. La discipline doit être plus librement consentie, plus spontanée, et ne pas la développer est un gage d’échec final.
Les routiers ne doivent se diriger eux-mêmes que jusqu’à un certain point, en s’appuyant largement sur les capacités de leur chef, les conseils de l’aumônier de clan et la bienveillance des aînés R-S.
Le mot de liberté est suffisamment grisant, inutile de trop le souligner. La route est bien l’apprentissage de la liberté par ce qu’elle comporte d’ascèse volontaire. On ne peut pas forcer un routier ni penser à sa place.
Pourquoi y a-t-il si peu de clans ? Parce qu’on a trop tendance à y voir le moyen d’être indépendant par rapport au Groupe et de s’évader par des activités à la « Nicolas Hulot » . On ne vient pas à la Route « pour voir » ou pour faire du kayak, du rappel ou la traversée de l’Amazonie ni « parce qu’à la troupe on était avec les culs-de-pat » .
Non, la Route oppose à la recherche du Moi, la quête de la perfection individuelle, par les autres et pour les autres; en d’autres termes, la recherche du salut éternel.

As-tu songé que pour avoir accès à la Route, il fallait commencer par renoncer à ton égoïsme et à ta sécurité…?

Cérémonial du Départ Routier

La Route prépare à la vie, or la vie n’est pas une partie de plaisir : c’est une mission. Nous avons été créé, nous rappelle le catéchisme, « pour servir Dieu, le louer et l’adorer » . La Route n’est donc pas l’inconnu; son but est clair. Son application ne va pas sans difficultés, mais quoi de plus normal pour une éducation qui tend au scoutisme intégral ? C’est une question de chefs, d’expérience et de vie intérieure.

Portez bien haut l’idéal. Qu’on ne passe pas à la Route, qu’on y monte

Pierre Ramondot

Si toutes les unités ont un besoin criant de chefs, ce n’est pas en bombardant assistants des C. P. que sera réglé le problème de la qualité de l’encadrement. On ne peut donner que ce qu’on a reçu. La Route est une école de chefs. Chef de sa propre barque d’abord, pour mieux être au service de ses plus jeunes frères scouts. Cela nécessite de la patience :Rien ne sert de tirer sur la jeune plante, elle ne poussera pas plus vite

Révérend Père Albert Revet

Voilà suffisamment d’éléments pour mesurer combien la troisième étape, lorsqu’elle est bien menée, est le meilleur moyen pour rester scout toute sa vie. Sans formation de Route, le scout se dissout dans la société moderne, au point de n’avoir passé qu’une aimable adolescence dans les bois. Cela s’apparente à du gâchis. À quoi cela a-t-il servi si la méthode est d’emblée tronquée ?

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