Scouts morts pour nous

On ne peut comprendre le mystère de l’Eglise sans cette vision complète, au-delà de notre horizon limité, de l’Eglise militante mais aussi souffrante ou déjà triomphante dans l’au-delà…

Aujourd’hui [2 nov. 1996 Vézelay], c’est vers ces éclaireurs plongés dans l’éternité que nous nous tournons. Laissons-leur la parole, écoutons leur message. C’est le grand momento des morts où nous ne pourrons citer que quelques visages parmi des centaines et des milliers d’autres scouts.

Ceux qui voulurent  » vivre scoutement et saintement » comme l’écrivit Efflam de Penanster, Scout de Riaumont et Routier rappelé à Dieu en Somalie en 1993.

Ceux qui sont morts avec leur insigne scout sur la vareuse, comme Robert Pasteau du clan de Limoges.

Ceux qui demandèrent à être enterré dans leur uniforme scout, tel que Jacques de Boudus dans le nord.

Ceux qui furent fusillés en chantant la prière scoute, comme Alain Perrier de la 24ème Marseille.

Ceux qui étaient prêts, déclarant n’avoir pas peur de la mort, comme Armel Jahan au clan du 2ème B. C. C. P.

Ceux que leur supérieur notait comme de » vrai seigneur au combat » et qui savaient se préserver des moments de prières, chapelet à la main en pleine opération, tel Georges-Vincent Dumontet de la 27ème Paris.

Ceux dont la tombe est frappée de la croix potencée et des lettres du Routier Scout, comme celle d’André Huon, mort à 19 ans.

Ceux qui offrirent leur souffrance dans les camps de prisonniers et donnèrent « joyeusement leur vie pour leur épouse et pour les Scouts de France » comme Louis Courrier, Routier de Béziers, ou Yves Bonnet Routier et Chef de troupe à Toulouse.

« Chaque soir aussi, écrivait le bienheureux Marcel Callo, dans sa dernière lettre avant le martyr, ma pensée va vers la France ; Dieu, Famille, Patrie, trois mots qu’on ne devrait jamais séparer. »

Ceux qui s’envolèrent pour un dernier combat avec leur croix de promesse accroché au tableau de bord de leur avion, comme le célèbre René Mouchotte ancien scout à Paris.

Ceux qui moururent en demandant à ce qu’on remette leur ceinturon scout à leur mère, en signe de fidélité à leur idéal, comme Jacques Bernard Rouchan- Pardonnat routier à la Muette.

Et tant d’autres oubliés qui portent fièrement sur leur image mortuaire le titre de Routier ou de Scout de France.

Si la guerre a révélé ces âmes d’élites, c’est dans le jeu scout de leur enfance que se sont forgées ces vertus héroïques.  » l’offrande de moi-même est dans la ligne de ma promesse scoute » écrivait l’abbé Pierre Burget, mort le 14 septembre 1939.

« En débouchant sur la route, sais-tu que tu consens d’avance au don de toi-même à tout venant, que tu n’appartiens plus à toi, mais aux autres, toujours de service pour rendre service » dit le Cérémonial du Départ Routier.

Et Jean Clad, chef de clan à Strasbourg puis Assistant du Commissaire Route jusqu’à sa disparition sous le bombardement de Grenoble écrivait : « Noblesse oblige ! nous avons, nous autres Routiers, résolu de retrouver notre fierté de chrétien, de français, et d’homme. Notre Scoutisme n’est pas autre chose qu’un style de vie… Nous sommes en même temps les mainteneurs de traditions qui ne sont pas perdues. »

Sommes-nous toujours à la hauteur de ces critères du Départ Routier, tels que les a rédigés Jean Faillard, chef du clan des 12 apôtres avant d’intégrer lui aussi l’équipe nationale Route au temps du Père Doncœur ?

 » On veut mettre l’estampille de “bon produit fini de la marque Scout de France” que sont les scalps verts, jaunes, rouges. Nous sommes un peu comme des moines, nous acceptons une Règle pour arriver à faire nôtre certaines qualités qui nous caractérisent. » Ces qualités, il les a scellées de son sang lui aussi, en tombant  » sur les chemins de France » en 1944 au marquis du Vercors.

Quelques mois plus tôt, Tom Morel, ancien scout de la 1ère Lyon venait lui aussi d’offrir sa vie comme chef :  » je cultive le prestige, non pour une vaine gloire, mais pou élever les âmes vers Jésus. »

Combien de scouts ont ainsi signé de leur sang ces pages du grand livre d’or de nos anciens ? Pages de sang qu’il faudra bien un jour rassembler ! « Dieu te rappellera à Lui lorsque tu auras transmis ton message  » écrivait Philippe Babelon, scout à la 8ème Paris mort en Indochine. Le flambeau est transmis, mais comment le message a –t-il été reçu ? Qu’avons-nous fait de leur testament, de leurs dernières consignes?

Louis Payen, chef de la 19ème Lyon, arrêté par la gestapo suite à un parachutage pour son réseau « Alliance » va être fusillé en 1943. Peu avant, il écrit ce message : « Frères scouts, du fond de mon trou, je pense sans cesse à chacun de vous…. Pour moi, hélas, mes horizons sont limités ( 2m x 1, 50m) … Quelque soit l’endroit où je me trouverai, je prierai toujours pour chacun de vous. Soyez toujours gonflés, vous n’avez pas le droit de ne pas être fanas, vous êtes “le sel de la terre”, vous avez donc de lourdes responsabilités… Si vous n’êtes pas forts, si vous n’êtes pas prêts, tout s’écroulera en vous. Rayonnez au maximum votre christianisme, vos vertus françaises et scoutes… Soyez généreux et grands. Priez pour le pays, aidez ceux qui souffrent, et que Notre-Dame de la Route vous protège ! »

« Un routier qui ne sait pas mourir n’est bon à rien « . Cette phrase du cérémonial, Claude Griot la connaissait bien quand il a pris son départ en avril 1944 à l’issue d’une « dure mais riche route de Chartres » sous les feux de batterie de DCA. Jeune routier au clan saint Jacques de Neuilly, après avoir été louveteau, scout et CP, il aimait répéter cette prière  » Faites, Seigneur, que je ne sois point lâche. Je veux demeurer digne en tout temps de ma qualité de R. S. » Deux ans plus tard il offrit sa vie sur un fleuve du sud Vietnam :  » Rouge… couleur du dévouement et du sang versé… »

En vérité, ils étaient Scouts toujours, ces jeunes qui étaient prêts à mettre leur peau au bout de leur idées. Fidèles à leur promesse de servir Dieu et la Patrie. Dans le testament de Georges Periot par exemple, routier scout à Digne, mort en Alsace le 5 décembre 1944, on trouve ces lignes :  » De notre mieux… être prêt… servir. » « Ces trois devises sont belles et m’ont permis de vivre mon scoutisme à fond… C’est un bien de mourir pour son Dieu, pour son pays, pour ceux qu’on aime. Je suis rentré à la maison du Père en vous aimant de tout mon cœur de 20 ans…. »

Au même endroit, à Kembs, quelques jours plus tard, Christian Lajouanie dressait une croix potencée en bois avec la devise  » Servir » pour son ami Daniel Carlier du clan Charles de Foucauld. Daniel avait été louveteau, scout et CP, routier et chef de Troupe avant d’être lui aussi appelé au sacrifice par la guerre. Avant de partir, il écrivait :  » ces dernières lignes avant l’attaque. Mon Dieu, je suis prêt. Faites que cette nuit je sois fidèle à mon idéal scout. Seigneur Jésus, apprenez-moi à être généreux.  »

Christian Lajouanie ainsi que son frère Yves continueront la lutte. « Mon Dieu, faites moi aussi entendre votre appel ; faites aussi que je sois assez simple… assez pur.. assez fort »… écrivait Christian, officier au 3ème REI. Il va tomber en 1947 dans le delta du Mékong. Puis à son tour Yves Lajouanie, trois ans plus tard. « Il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

Comment pourrait-on laisser dans l’oubli de tels exemples ? qui a déjà entendu cette citation à l’ordre de l’Armée d’Amédée para, Ecuyer de France et Routier scout à Gap ? « Magnifique scout de France. À pris sur lui d’assurer une mission très dangereuse. Est parti sous un feu d’armes automatiques en disant calmement : « Ce sera pour aujourd’hui ma BA . »À été mortellement frappé à 18 ans. »

« Mais souviens-toi qu’il est parfois aussi difficile de vivre.  » Seul l’héroïsme du quotidien a préparé ces âmes aux grandes choses. C’est dans l’humble fidélité au jour le jour que se forgent les cœurs héroïques. Point n’est besoin de mourir les armes à la main pour témoigner de cette fidélité !

Combien sont aussi morts en service comme Jo Vérine, routier breton ou Jean Bruchon, routier scout à Sisteron qui moururent en allant porter secours aux blessés.

C’est André Boubay, chef de Troupe de la 1ère Mauriac qui se jette tout habillé pour essayer de sauver un de ses équipiers en train de se noyer dans l’Herault.

Plus près de nous, c’est encore Frédéric Leconte de la Troupe Baudoin IV de Jérusalem mort en sauvant son frère de la noyade en camp. Ou Laurence Tardy, guide d’Europe, victime de son dévouement au service des plus pauvres au Liban.

Notre Seigneur nous a appris à reconnaître l’arbre à ses fruits. La moisson est déjà là, généreuse et abondante. Le Scoutisme a bien porté des fruits de grâce et d’héroïsme. Joël Anglès d’Auriac qui l’a découvert en pleine guerre et pris son départ au clan de Toulon en 1943 a vu sa cause de béatification introduite à Rome, avec d’autres victimes du STO.

Voici le dernier message de votre ami Joël…

« Je meurs avec le sourire, car le Seigneur est avec moi, et je n’oublie pas qu’un Routier qui ne sait pas mourir n’est bon à rien…

Adieu Frères Routiers, ma dernière parole : ne quittez pas le Scoutisme. Adieu. »

Extrait d’un sermon du Père Hervé Tabourin
le 2 Novembre 1996
+ Commémoration de tous les Fidèles Défunt +
aux Routiers en Pèlerinage à Vézelay

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