Du scoutisme au sacerdoce

P. Forestier, O.P., La Revue des Jeunes, 10 février 1938, cité sur le site Salve Regina

Dans un fichier spécial du Quartier Général, nous possédons 1700 cartes de scouts appelés à « Plus Haut Service », comme nous disons, c’est-à-dire entrés dans les séminaires et les noviciats (Ce rapport a été lu au Congrès du Recrutement Sacerdotal de Bourges, en octobre 1937).
Parmi eux, 300 ont signalé avec précision leur ordination.
Étant donnée la répugnance des Français à donner des renseignements statistiques, on peut dire que, depuis quinze ans, plus de 2000 vocations sacerdotales ont honoré le Mouvement des scouts de France, et que déjà quelque 400 prêtres, sortis de leurs rangs, militent dans les paroisses, les ordres religieux ou les missions.
Je connais une paroisse de banlieue où il n’y avait pas eu, en trente ans, une seule vocation, et où la troupe scoute en a donné trois en dix ans.
En cinq ans, treize vocations sont sorties d’une troupe de Poitiers :  » Treize scouts qui, ainsi que l’écrivait l’un d’eux, ont trouvé que le bon moyen de rester scouts toute leur vie (scout au sens formel du mot) était de devenir prêtre.  »
En ce début d’octobre, chaque courrier apporte, sur mon bureau d’Aumônier général l’annonce que des scouts viennent d’entrer dans les séminaires, chez les Capucins, chez les Maristes, dans tous les ordres reli­gieux.
Il y a là un phénomène qui mérite d’être analysé.
C’est ce que je voudrais faire en ouvrant le dossier de ces vocations. Et, pour cela, nous pourrions nous poser les deux questions suivantes :

  1. Le scoutisme a‑t‑il joué un rôle effectif dans l’histoire de ces vocations ?
  2. Peut‑on tirer des faits constatés, une sorte de philosophie ou de méthodologie ?

I. Le scoutisme a‑t‑il joué un rôle effectif dans l’histoire des vocations sacerdotales qui ont fleuri dans ses rangs ?

D’après les témoignages des scouts appelés au sacerdoce, on s’aperçoit qu’on peut classer leurs vocations en trois grandes catégories.
1) Celles qui étaient entièrement formées avant l’entrée dans le mouvement, et qui étaient si solides et si sûres d’elles‑mêmes que le scoutisme n’a été que l’occasion de mettre en oeuvre, avant la lettre, des aspirations sacerdotales.
2) Celles qui préexistaient d’une manière plus ou moins consciente et que le scoutisme a préservée, cultivées et parfois ressuscitées.
3) Enfin celles qu’il semble avoir directement éveillées.
Des premières, qui ne semblent rien devoir au scoutisme et qui sont en faible proportion dans nos réponses, nous ne retiendrons qu’une chose, c’est que l’idéal scout, la vie scoute n’ont pas été indignes d’attirer, ou de retenir ces âmes d’élite.
La deuxième catégorie est, au contraire, fort nombreuse. La vocation préexistait chez l’enfant avant son entrée chez les scouts, mais cependant le scoutisme a joué un rôle considérable : soit qu’il ait préservé ces vocations, soit qu’il les ait ranimées, ou sauvées, soit qu’il les ait orientées, aidant à se préciser l’appel initial, aidant à sa réalisation concrète, faisant évoluer, par exemple, le simple désir d’être prêtre vers la vie religieuse ou la vie missionnaire.
Ce rôle complexe du scoutisme, je le trouve parfaitement résumé dans la lettre de Jacques V., scout d’Epinal, devenu Jésuite :
« Ma vocation existait ayant que je sois scout. Mais le scoutisme l’a très certainement protégée, éclairée, réalisée en partie, en me donnant cet esprit qui fait entrer au noviciat comme de plain-pied. »
Que le scoutisme ait préservé leurs vocations, qu’il ait été le bon terrain de culture, tous sont unanimes à le dire. C’est comme le leitmotiv de notre enquête.
Ils se rendent compte des dangers auxquels, grâce à lui, ils ont échappé. Dangers du dehors : mauvais camarades, plaisirs malsains, cinéma, vie trop mondaine, débauche de l’atelier ; dangers du dedans égoïsme, timidité, paresse de l’effort.
Cette préservation s’exerce parfois pendant des années. Elle est plus particulièrement sensible dans les vocations retardées. La vie scoute permet alors de résister, dans des circonstances pénibles, trois, quatre, années et parfois davantage. Cette préservation, en certains cas, va si loin qu’on dirait plutôt une résurrection.
« A onze ans, j’entrais au petit séminaire sur mon désir ardent, écrit J. D., d’Autun. Milieu nouveau, je me sentis désorienté, loin des forces vives qui m’avaient soutenu jusqu’alors. »
Peu à lieu, il s’étiole, devient, nous dit-il, un garçon médiocre. Mais voici qu’il rencontre, à quinze ans, le scoutisme.
« J’étais à fond de cale… J’entrevis un idéal, une résurrection possible… »
Bientôt il a regagné les premières places de sa classe. Écoutons-le nous dire :  » Le chahuteur se tasse et devient maître de lui. La vie intérieure perdue au (petit) séminaire se ranime.  »
Grâce à un idéal bien concret, bien réel, le scoutisme a sauvé ma vocation en péril. Il m’a donné une vocation missionnaire. Et le jeune Père blanc de conclure :
Je bénis Dieu de s’être servi de ce moyen.
« L’idée de devenir prêtre, écrit F., scout de Viviers, flottait déjà dans mon esprit. (Mais) si je n’avais pas été occupé par la Troupe, si je n’avais pas eu à me dévouer, jamais, me semble-t-il, je ne serais entré au séminaire. »
Jean P., d’Auxerre, lui, est ingénieur. C’est au régiment qu’il a trouvé sa vocation. Mais sa mère est veuve. Il lui faudra rester quatre ans auprès d’elle, avec  » tous les dangers d’une situation aisée et d’une vie facile « .
A vingt-quatre ans, il est placé à la tête, d’une troupe scoute et va se sentir  » poussé par les garçons vers la perfection qu’ils exigent de leur chef « .
Si bien que, nous dit-il :
« Si le scoutisme n’a pas éveillé ma vocation, il l’a merveilleusement conservée, élevée, lui a imprimé un caractère qui subsistera toujours. »
Au petit séminaire, Jean L., de Saint-Chamond, avait compris ce que c’était que le sacerdoce « , mais il croit pouvoir affirmer que s’il n’avait pas connu le scoutisme, au collège, il ne serait pas entré au grand séminaire, même s’il avait fini ses études au petit sé­minaire.
Tel autre, devenu Mariste, avoue que, sans le scoutisme, il eût sombré à la crise de la puberté. Et il sent que, pour être un bon religieux, il lui faudra demeurer fidèle à son idéal de scout-routier. Pensée à laquelle fait écho ce témoignage d’un professeur de grand séminaire :  » Tous restent attachés à leur scoutisme.  » Par centaines, ils signeraient cette phrase d’un séminariste de Privas :
« Je compris que, scout, j’avais à être meilleur séminariste ; et que, séminariste, je devrais être meilleur scout. »
Ou cette affirmation d’une jeune Bénédictin de Saint-Wandrille, qui avait eu des velléités de vocation, puis avait cessé d’y penser, et qui rend grâces au scoutisme de l’avoir saisi, d’avoir remis l’idéal sous ses yeux et qui en vient à dire :
« Je dois tout de ma vocation au scoutisme. C’est à lui que je dois d’être moine. »
*
La plupart des garçons qui avaient plus ou moins nettement perçu l’appel de Dieu avant d’être scouts reconnaissent donc que le scoutisme a pris une part considérable, parfois décisive, dans la préservation et la réalisation concrète de leur vocation.
Mais voici que, d’une dernière catégorie, des voix très nombreuses s’élèvent, et qui, cette fois, proclament que c’est par le moyen du scoutisme qu’en eux. la vocation s’est éveillée.
La proportion de leurs témoignages est la plus élevée. Sans doute que, devant plus au mouvement, ils se sont sentis plus d’obligations à le dire.
 » Je crois que le scoutisme a été le point d’accrochage principal de ma vocation « ,écrit cet interne des hôpitaux, promis à un brillant avenir et qui jouissait d’un rare prestige auprès des étudiants en médecine. C’est, en effet, et j’en fus le témoin, par le dévouement que Dieu l’a ouvert à son appel, Routier, je le revois assurant le service médical du premier pèlerinage scout à Rome, en 1925. De nombreuses angines s’étant déclarées, il avait renoncé à rien voir : ni les cérémonies du Colisée, ni les catacombes, ni la messe de Saint-Pierre, ni le Pape, pour rester au chevet des malades.
Les intellectuels sont rarement conduits au sacerdoce par l’intellectualité pure. C’est par le don d’eux-mêmes qu’ils méritent d’être choisis. Le besoin d’affermir leurs convictions, d’éclaircir leurs doutes, d’échapper aux philosophies matérialistes peut jouer. Mais se feraient-ils prêtres s’ils ne souffraient, pour leurs frères, de ce désordre des idées?
Ce professeur de grand séminaire avoue que « le scoutisme est un des instruments et peut-être le principal dont le bon Dieu se soit servi pour (lui) faire prendre conscience de son appel.
En entrant au scoutisme, je n’avais nulle idée d’être prêtre. Rien d’ailleurs d’extraordinaire dans la marche des choses, pas de grands coups, mais l’acheminement progressif par l’idée de servir et, sauver. »
Tel autre découvre, d’un coup, la vie chrétienne et le sacerdoce, le scoutisme fait de ce  » gosse pantouflard  » et doué d’un mauvais caractère un séminariste de Bourges : comme il est émouvant, dans sa sobriété, le témoignage de cette vocation tardive :
« Ce que je dois au Scoutisme? D’abord, le scoutisme m’a rendu trois choses perdues par six années d’atelier :
1) l’amour et la foi au Christ …
2) Une vie digne d’être vécue …
3) Le véritable amour du prochain, c’est-à-dire l’oubli de soi au service des autres.
Puis le désir d’une vie généreuse et toujours plus parfaite, issu d’un scoutisme activement et pleinement vécu, décide de ma vocation. Je résolus de me donner sans retour au Christ et aux âmes. »
Les vocations tardives, c’est peut-être le domaine de prédilection de l’influence scoute. Intellectuels en grand nombre : polytechniciens, Centraux, Scientifiques, Théophiliens, que l’appel de Dieu arrache leurs études ou à leurs carrières.
Ils ont vu la fin de toutes choses, ils ont senti en eux un vide inexprimable, ils ont assisté à la faillite des systèmes. Ils ne veulent plus savoir que Jésus-Christ. En Lui seul est le salut du monde. C’est Lui qu’ils veulent connaître davantage et qu’ils veulent rendre au monde. Reprenant un mot célèbre, volontiers diraient-ils :  » Pouvons-nous étudier sur des livres morts, tandis que nos frères meurent de faim, de la faim de l’esprit et du corps ?  »
Mais, à leur côté, comment ne pas citer la belle histoire de ce petit ouvrier :
« Orphelin de père et mère, je fus élevé par mes grands-parents. Ma grand’mère, une femme très bonne et, ayant gardé la foi de ses aïeux. Mon grand-père était un honnête travailleur manuel qui jadis fit son tour de France, mais ne pratiquant plus depuis l’âge de treize ou quatorze ans. C’est à l’école laïque de ma petite ville adoptive que je fis mes études primaires.
A douze ans, mes grands-parents prenant de l’âge et ne pouvant supporter les frais de longues études, je quittai l’école muni de mon certificat d’études primai­res. Entre temps j’avais suivi le catéchisme et fait une seule communion solennelle. J’entrai alors chez des amis marchands forains, où je restai un mois, car le métier était dur. Etant trop jeune pour entrer dans une imprimerie, j’attendais mes douze ans et demi en travaillant dans un bazar. En janvier, Je commençai mon apprentissage de typo dans une maison socialiste.
Depuis ma première communion, je pratiquai de moins en moins, si bien que mes pratiques religieuses s’éteignirent tout à fait. J’étais membre des Jeunesses laïques et républicaines. Un an après mon entrée à l’imprimerie, un camarade m’annonçait qu’il entrait chez les scouts. Ils étaient alors trois seulement rattachés à la 3e Le Mans. Tout de suite, l’attrait de l’uniforme, un petit orgueil et une fierté naissante me donnèrent le désir d’être scout. J’acceptais tout le règlement, mais aller à la messe tous les dimanches me souriait peu. Enfin, la reste me tentait, et j’entrai dans le Mouvement.
Il était temps, car je commençai à fréquenter des camarades assez douteux, et la vie à l’atelier était effrayante tant les grossièretés et les actes avaient de succès. Vivre l’idéal scout me plaisait, car j’avais un certain dégoût pour les passions viles et sales, mais fréquenter l’église et les sacrements me disait moins. Je me souviens, lorsque j’appris que le règlement comportait de s’approcher si possible une fois par mois de la sainte Table, avoir écrit à mon chef que je voulais tout lâcher et me faire E.D.F. pour n’avoir pas tous ces ennuis. Enfin tout s’arrangea, et je restai tout de même à la troupe.
Plus tard, je faisais la connaissance d’un bon Père bénédictin qui commença à défricher, enlever les ronces, de mon âme et y jeta quelques bonnes semences. Toutefois les chutes furent nombreuses, et mon christianisme restait une routine et n’était pas une vie pour moi.
Le manque de chefs me rit prendre les fonctions d’assistant. Là je pouvais me donner à fond, car j’aimais les jeunes de mon âge. Pourtant les faiblesses humaines me firent lutter dur, et j’allais tout lâcher, mais j’étais trop orgueilleux pour reculer et tout abandonner, et en moi-même je sentais que je devais rester auprès de mes jeunes frères scouts. Enfin j’arrive au Mans, où j’entre au clan. J’y trouve un aumônier très chic.
Petit à petit, grâce aux camps volants, aux complies chantées le soir, aux méditations sur les routes, je découvre ce qu’est vraiment le Christ. Le Père (mon aumônier) m’aide, et je m’élève doucement parmi de nouvelles embûches, mais j’y vois plus clair. Ce besoin d’idéal, cette nécessité de me donner aux autres, je le fais pour le Christ. J’étais à ce moment sur la Route, et dès l’appel du grand Chef, j’accepte, je suis prêt.
Telle est, mon cher Aumônier, l’histoire de ma Vocation. Je ne voudrais pas l’attribuer au scoutisme, mais il est un fait que le Seigneur s’est servi du scoutisme pour me la faire découvrir. »
*
Les faits étant suffisamment établis, nous serait-il possible de discerner comment la méthode scoute a pu en agir ainsi?
Le scoutisme, disent beaucoup de nos correspondants, leur a offert un milieu, un climat, fait de prières, de vie liturgique active, d’amour fraternel, de services concrets, très propices à l’éclosion ou à l’épanouissement de leurs vocations. Pour certains, le scoutisme a été une révélation de la joie de l’ordre, de la discipline et de la collaboration.
Le camp aura été pour beaucoup le chemin de Damas, une sorte de  » retraite à ciel ouvert « , plus efficace peut-être qu’une retraite fermée, à cause de l’austérité de la vie, et surtout à cause du don de soi constamment requis pour la bonne marche de la vie collective. Tels ou tels se souviennent avec précision que l’heure de Dieu a sonné à Chamarande, ou à ce camp de Lourdes.
Mais le grand levier des âmes semble avoir été les vraies responsabilités que, tout jeunes, ils se sont vu confier.
« A onze ans et demi, écrit cet ancien scout d’un district rural, je fis fonctions de chef de patrouille. Les difficultés ne manquaient pas au jeune C.P. dont les patrouillards, souvent plus âgés que lui, le dépassaient de la tête… Ces déboires furent, pour l’aumônier, l’occasion d’ouvrir mon‑ esprit à la notion du sacrifice, de la prière nécessaire pour gagner le cœur des hommes, et d’exalter la tâche du chef, qui doit amener ses frères à Dieu. Toutes ces notions contribuèrent à construire en moi l’idéal du prêtre. »
 » J’étais un petit chenapan « , écrit à son aumônier Ded, qui était venu au scoutisme pour les jeux et la vie de plein air. Mais voici que, devenu C.P., il comprit  » qu’on n’atteignait le cœur, l’âme des autres qu’en les aimant beaucoup « , et qu’on ne pouvait leur demander de faire que ce que soi-même on commençait de pratiquer.
 » Egoïste comme j’étais, confesse Olivier, je ne pensais pas du tout à me donner entièrement à Dieu.  » Mais, chargé de reconstituer la Ire Beyrouth, il est introduit par le poids des responsabilités dans la grande joie du dévouement. Tandis qu’enfin il se donne, Dieu le prend et le conduit au noviciat des Assomptionnistes.
« Le scoutisme a été le moyen employé par la Providence pour m’appeler au sacerdoce, nous dit Jacques, devenu prêtre à Aix. Ce désir n’a vraiment pris corps que lorsque je fus nommé chef de patrouille. C’est là où j’ai touché du doigt la valeur de l’âme d’un garçon, sentant qu’en dehors des questions de technique, de concours interpatrouilles, j’avais la responsabilité de mes scouts, aux yeux de qui je représentais le scout-type, par conséquent le chrétien-type. »
Pour donner aux autres ce dont ils ont besoin, Mary L., d’Enghien, vertu tard au scoutisme et malgré lui, se met à approfondir, dès qu’il est devenu C.P., sa vie intérieure et à découvrir le don de soi. Il considère l’appel de Dieu  » comme l’aboutissement normal de son scoutisme de chef « .
Gérard, nommé chef de Patrouille, y trouve le goût de l’effort.
« Les garçons ont formé le jeune C.P. que j’étais à la patience. Deux ou trois têtes folles auxquelles il fallait apporter un soin particulier, difficiles à tenir, gosses exubérants et rétifs à toute discipline. Les heures que j’ai dû passer à leur faire…  » piger  » leur scoutisme m’ont appris à les connaître, et par là, à les aimer.
Les difficultés que me créaient les garçons, les coups durs qu’encaissait la patrouille, m’ont amené à communier plus souvent pour reprendre des forces près du Christ.
Je peux dire que c’est le scoutisme qui m’a fait goûter la beauté de l’Eucharistie et m’a amené petit à petit à la communion quotidienne. »
A cette expérience, voici une touchante réplique.  » Jeune scout, écrit André, de Lille, j’ai eu des difficultés « , et c’est le dévouement de son petit C.P. qui éveille en lui le sens du sacrifice. Bientôt, à son tour, par le sens des responsabilités, de l’effort et par la joie d’être au service de ses scouts, il va sentir monter en lui l’attrait du sacerdoce.
En ces garçons, le scoutisme a développé la loyauté. Aussi, dès qu’ils ont à donner l’exemple, par une sorte de logique, ils veulent conformer toute leur vie à leur idéal, et, ce faisant, deviennent des proies tout indiquées pour la miséricorde de Dieu.
C’est parce que, dans le scoutisme des scouts de France, on a confié des responsabilités apostoliques à des garçons et à de jeunes chefs, qu’on y a fait, comme le disait S. Exc. Mgr Feltin, de l’Action catholique avant la lettre, et les résultats sont là pour montrer l’excellence de cette méthode.
*
Un autre élément de la vie, scoute semble avoir pris une part non moins considérable dans l’histoire des vocations, et c’est la présence de l’aumônier, dont la seule fonction est d’être un prêtre, un prêtre qui sera débarrassé des soucis matériels, des commandements extérieurs, un prêtre qui se gardera  » de vouloir être un peu le chef, mais qui, au contraire, saura faire que son chef soit un peu prêtre « , selon la belle formule de M. le chanoine Signargout, aumônier diocésain de Bourges.
Tout à l’heure, un jeune C.P, faisait apparaître à ses côtés, pour l’aider à grandir dans les difficultés, son aumônier.
Je voudrais que les prêtres qui parfois se demandent quelle est au juste leur influence dans les troupes scoutes aient pu parcourir mon dossier. Ils auraient vu que, toujours, dans l’éveil ou la culture des vocations, il y eut l’intimité incomparable que permet la vie scoute entre l’aumônier et les garçons.
« Comment, quand on s’endort côte à côte, écrit Yves D., ex-interne des hôpitaux, quand on visite un pays, un musée, un jamboree ensemble, ne pas finir par être l’ami de l’aumônier?
Et comment, un jour, ne pas se poser à soi-même la question : Pourquoi pas moi? »
Cette question ne fait-elle pas songer au :  » Tu ne me chercherais pas…  » de Pascal?
Au cours des années où s’éveille la vocation de ce séminariste de Meaux, il se souvient qu’il put alors voir de près vivre un prêtre.
Voir de près vivre un prêtre. Dans l’intimité d’une vie familiale. Mieux d’une vie de campeur. Un prêtre dont l’unique souci était d’être le témoin de l’Evangile et le représentant de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Il faudrait, en réalité, sur ce point, les citer tous. Bornons-nous à ce témoignage pittoresque :
« J’ai eu l’occasion de pénétrer dans l’intimité de mon aumônier. J’ai pu alors apprécier combien, sous une apparence rude et autoritaire parfois, se cachait une âme aimante et soucieuse du bien des garçons… Cela m’a fait réfléchir. Je n’ai pu me l’expliquer que par le sacerdoce. »
Et concluons avec E. B., scout d’Annonay, maintenant prêtre du diocèse de Viviers :
« Pendant un an, j’ai été C.P., et ce service m’a guidé vers l’existence d’un “Plus haut service”.
Le contact continuel avec l’aumônier, pendant le camp, l’exemple des chefs dévoués, les messes matinales, les examens de conscience au camp, le rôle du prêtre auprès des scouts m’ont donné une idée très haute du sacerdoce et un attrait pour lui.

II. Peut-on tirer de tous ces faits une méthodologie ?

Nous venons d’assister à l’éclosion des vocations scoutes, et nous en avons vu, le comment.
Serait-il possible d’aller plus à fond, et d’en scruter le pourquoi ?
Ce n’est pas sans une véritable crainte que je m’avance dans un jardin aussi secret.
Le choix de Dieu aurait-il des lois? et peut-on assigner des règles à sa libre magnificence?
Certes, jamais grâce n’est plus gratuite que celle d’une vocation. Mais, pour la sagesse infinie de Dieu, gratuité, folle peut-être aux yeux des hommes, ne veut pas dire fantaisie arbitraire.
Dieu, qui conduit les destinées, est aussi celui qui donne aux choses leur nature. C’est en respectant le jeu de ces natures que Dieu cependant les dirige. Quand, à une nature, Dieu fait entendre un appel qui devient un devoir, c’est qu’en dessous, antérieurement, il lui avait fourni un pouvoir.
Y a-t-il donc des natures orientées vers le sacerdoce ? Et serait-il possible de cultiver des tempéraments spirituels de telle façon qu’ils fussent comme dirigés vers le sacerdoce?
Il semble qu’une telle hypothèse soit conforme à ce que nous venons de dire de la Sagesse de Dieu, ainsi qu’à l’expérience des vocations analysées.
Une vocation peut extérieurement paraître stupéfiante, imprévisible. On ne peut pas penser qu’elle soit jamais une obligation imposée par Dieu, du dehors, à une âme qui n’aurait en elle rien pour y correspondre. Cette vue théologique est en accord avec le Droit Canon. C’est aux dispositions que l’évêque devra juger de la vocation. Comme le rappelait S. S. Pie XI, dans son encyclique sur le Sacerdoce, une vocation, ce n’est pas tellement un coup du cœur, un attrait sensible, qu’une intention droite jointe à un ensemble de dons physiques, intellectuels et moraux (Cf. encyclique Ad catholici Sacerdotis fastigium).
La vocation, ce n’est pas une parole qui retentit à la façon d’une parole humaine : c’est la secrète pente d’un, tempérament, le point de convergence d’un ensemble de qualités. Lorsque Dieu appelle à Lui, c’est en réalité qu’il a disposé celui qu’ il appelle à se diriger vers Lui. L’homme peut dire non. Il n’est pas contraint de marcher. Mais, à l’inclination de son être, il avait senti que Dieu l’attirait.
Comme c’est beau de suivre, à travers des générations et des générations, la main de Dieu, qui prépare une âme de prêtre, jusqu’au jour où la grâce, s’emparant d’une aptitude naturelle plus développée, la perfectionne et la fait rayonner dans tout l’être moral (Cf. ce que dit à propos des vertus le R. P. Garrigou-Lagrange : Amour de Dieu, t. 1, P. 335).
Qu’y avait-il, aux yeux du monde, dans un Charles de Foucauld pour en faire un prêtre ?
Ce goût, peut-être de l’héroïsme dont Dieu s’est servi pour en faire un géant de la pénitence et de la prière.
D’autres fois, comme le disait un de ceux qui ont répondu à notre enquête, il n’y a pas d’à-coups. C’est par une sorte de ressourcement, de développement harmonieux, d’épanouissement intérieur, que la vocation mûrit et gonfle comme un beau fruit qui tombe dans le jardin de Dieu.
Un tempérament spirituel est en partie donné et en partie acquis. Lorsque nous naissons, nous portons en nous les rêves généreux et les fautes de nos ancêtres. C’est dans ce déterminisme relatif que notre liberté devra jouer. Le drame de notre personnalité, c’est la lutte entre ce que nous avons reçu et ce que nous devons être.
M. le chanoine Lieutier le sait bien, lui qui travaille au recrutement sacerdotal de demain, en essayant de susciter en de toutes jeunes filles des aspirations qui les feront mères de prêtres.
Dans ce conflit entre notre liberté et nos héritages, l’éducation a son rôle à jouer. Elle peut venir en aide à notre libre choix. Elle peut aider l’idée de Dieu qui en nous veut se réaliser, elle peut l’aider à prendre le dessus sur les multiples possibilités, les souvenirs, les reviviscences, les obstacles qui sont en nous.
Et c’est ce qui expliquerait qu’une méthode d’éducation, telle que le scoutisme, si elle développe certaines vertus quasi sacerdotales, puisse être aux mains de Dieu l’instrument qui fait surgir des vocations et prépare des prêtres.
Ces vertus sacerdotales, le Saint-Père nous les rappelait naguère. Et j’y vois, en effet, une parenté avec les vertus sur lesquelles le scoutisme catholique a mis l’accent.
Et, tout d’abord, dominant le rappel des vertus du prêtre, le Pape redit la valeur de l’exemple :  » Un prédicateur qui ne s’efforcerait pas de confirmer par l’exemple de sa vie la vérité qu’il annonce détruirait d’une main ce qu’il bâtirait de l’autre…  »
Or, l’exemple, c’est le génie même de la méthode scoute. Il y a là un humanisme profond : L’homme, pour prendre conscience de soi, a besoin de voir son idéal incarné dans la vie des autres, de grandes âmes ou de saints. C’est le secret pédagogique de l’Incarnation du Verbe. Et, pour les chefs, nous avons vu tout à l’heure quel stimulant c’est d’avoir à vivre sous les yeux de garçons qui veulent lire sur un visage aimé, approximation de celui du Christ, la leçon de leur propre vie. ­
La première des vertus du prêtre est la Piété, poursuit le Pape. Le scout voit l’œuvre de Dieu dans la nature, réplique la Loi. Pour un vrai scout, Dieu, déchiffré dans le grand jardin de la création, sera d’abord celui dont nous sommes les fils, celui qu’il fera bon prier devant les grands spectacles de la nature, aux méditations du soir et aux messes matinales. Dieu ne sera plus une abstraction lointaine, mais vraiment le Père bon, tout-puissant et Maître du monde.
La chasteté. Le scout est pur dans ses pensées, ses paroles et ses actes. Et il ne portera pas la chasteté honteusement, comme un joug, il en aura l’amour et la fierté.
Le désintéressement. Le prêtre catholique doit se faire remarquer par son désintéressement. Au petit scout qui va devenir chef, on demande :  » Quel avantage matériel en attends-tu?  » Et il répond dans un sursaut de sa fierté :  » Aucun.  »
Tous les jours n’a-t-il pas du pratiquer sa B.A.? dont l’essence même est d’être gratuite, inconnue, désintéressée.
Pour exploiter complètement mon dossier, j’aurais du dire toute la part prise, dans l’éveil des vocations, par cette volonté de service quotidien, concret et sans autre récompense que de plaire à Dieu même.
Le zèle pour la gloire de dieu et le salut des âmes. Le scout est fait pour Servir et Sauver son prochain.
Le prêtre doit être discipliné. Le scout obéit sans réplique, dit la Loi. Et encore : Le scout met son honneur à mériter confiance… Le scout est loyal à son pays, à ses parents, à ses chefs, à ses subordonnés.
La vie scoute bien conduite doit développer le bon esprit. La discipline y est à la fois stricte et familiale. Elle habitue à voir dans le chef celui qui incarne la Loi et la précise dans les applications courantes, celui qui se dévoue davantage au bien de tous et vis-à-vis de qui la soumission s’impose, puisqu’elle est la condition, elle aussi, du bien commun.
Qu’il y ait une parenté entre les vertus recommandées aux prêtres et celles que développe le scoutisme, ce bref parallèle le démontre, et je n’y insiste pas. Mais il semble bien que l’on ait une explication du nombre des vocations venues du scoutisme si l’on admet que, grâce à une pédagogie active, il réussit à faire aimer et à faire vivre, à des garçons, des vertus qui inscrivent en eux une silhouette sacerdotale, disposition à la grâce du sacerdoce.
Bien sûr, dans la prise de conscience de son destin, par une âme, dans le choix final qu’elle fait de l’orientation de ses possibilités, dans le jugement que lui imposent les circonstances, dans les raisons de son ultime acquiescement, il reste place pour la touche mystérieuse de Dieu, pour une de ces illuminations secrètes, pour une de ces persuasions intimes que nous aimons à mettre au compte de l’Esprit-Saint.
Mais de même que l’âme infidèle de bonne volonté acquiert des droits à la lumière et à la grâce de Dieu, il est bon de penser que, éducateurs, nous pouvons préparer des sortes d’ébauches de prêtres que le Créateur pourra prendre par la main, en qui, au jour de l’ordination, il insufflera un pouvoir nouveau et qu’il dressera entre ciel et terre, médiateurs entre Dieu et les hommes, prêtres pour l’éternité.
*
Je ne serais pas complet si je n’ajoutais à la louange de ceux qui nous ont précédés à la tête des Scouts de France que s’ils n’ont pas eu pour but premier de faire des prêtres, mais des hommes, jamais ils n’ont rien fait pour disputer à Dieu ceux qu’Il avait choisi.
Certains de ceux qui sont partis ont pu hésiter à le faire pour rester au service du mouvement. On n’a rien fait pour les détourner de l’appel de Dieu. Par endroits, le don a été si généreux, véritable transfusion du sang, que si certains séminaires ont senti rebattre leur cœur à une cadence depuis longtemps oubliée, le scoutisme a failli mourir.
Je revois le désarroi d’un de nos plus célèbres aumôniers.
Sur les ruines et les tombes de la guerre, il avait juré aux morts de refaire une chrétienté, et pour cela d’aider à la constitution de foyers, ardemment chrétiens.
Après des années d’efforts, il avait réussi à grouper, autour de lui une admirable pléiade, de chefs, et de cheftaines. Et voici que, sous le souffle de Dieu, en moins d’un an tout fut dispersé. Il ne restait rien. Dieu avait tout pris. Le dos voûté, le pas plus lourd, le cher prêtre se remit à la besogne, comme un laboureur après l’orage qui a dévasté la moisson.
Sept ou huit ans encore, et il devait comprendre.
Lorsque les premières messes eurent été dites, et lorsque, après cette première génération de prêtres et de religieuses, il y eut l’éclosion d’admirables ménages Scouts, il comprit que la France se refaisait, mais que d’abord il y avait fallu des prêtres.
Je revois aussi le Général de Salins lorsque je vins lui faire mes adieux. Avec sa belle rudesse de soldat, il me dit :  » Cela m’ennuie, ce que tu me racontes là « .
Puis, après un instant de recueillement, il ajouta, sur un ton de grande noblesse :  » Vois-tu, j’ai eu une vie assez bien remplie. J’ai organisé l’Annam, j’ai repris Douaumont et la Malmaison. J’ai eu de chics enfants. Eh bien ! si j’avais à refaire ma vie, je crois bien que je ferais comme toi… Alors, va !  »
Et je revois aussi l’air radieux du chanoine Cornette, lui qui avait une si haute idée du sacerdoce, lorsqu’il apprenait qu’un de ses fils, au risque de démembrer partiellement son oeuvre, partait pour le séminaire.
Au-dessus des troupes et des camps, un plus grand scoutisme s’est reformé. Dans les cloîtres et les missions, dans les paroisses et les institutions, une immense chaîne de messes, de prières et de sacrifices s’est forgée.
Nous avions voulu faire des hommes, des chrétiens. Il a plu à Dieu, par surcroît, de faire des prêtres, des religieux et des religieuses. Qu’Il en soit béni ! Puisque avec nous Dieu a mis la main à l’ouvrage, c’est peut-être qu’Il daignera nous utiliser, avec d’autres, certes, mais en bon rang, à refaire chrétien notre vieux pays de France. Selon ce qu’ont espéré ceux qui nous ont fondés et qui se sont usés à la tâche en cette espérance.

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