fleur T1✿35

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(voir avant la fleur T1✿34 : M.P.P.L.M.)

bouquet de l’escargot / T1✿30

✔ fleur T1✿35 : Dal, le Lombric

Mais tandis qu’il frappait ainsi sur le sol, un ver de terre se mit à poniter le bout de son nez. Enfin son nez… façon de dire ! Car avec un ver de terre, on a bien du mal à distinguer la bouche de la queue…

Encore un drôle d’animal, celui là ! Monsieur le Lombric n’a pas d’yeux, mais il est sensible à la lumière. Il n’a pas d’oreilles mais perçoit les sons et vibrations. Pas de nez ni de langue, mais il reconnaît le goût de la terre où il évolue.

Il n’a pas plus de poumons que de branchies, mais dans ses vaisseaux coule un vrai sang rouge. En fait, c’est par la peau qu’il respire ! Vous comprenez pourquoi il ne faut pas qu’il sèche…

A quoi s’expose un lombric en restant au soleil, me direz-vous ? Je vous répondrais : au plus grand des astres !

En le voyant sortir Zakou s’était arrêté net.
« C’est bien ce qu’il me semblait, déclara le Lombric. Ce tic-tac régulier que j ‘entendais en dessous est celui de la pluie tombant sur le sol. Quel plaisir, M.P.P.L.M. ! J’ai cru un moment que c’était encore une ruse de ce vanneau qui frappe du pied pour imiter l’averse, et me harponne alors de son bec pour me tirer hors du trou. Maudit échassier, c’est encore un coup que le merle a dû lui apprendre… »

Zakou ne fit aucun commentaire, et le lassa perler. Espérant enfin trouver un compagnon qui lui en dise plus sur cette mystérieuse formule “Aime Pépé, elle aime…” (MPP LM) que tout le monde semblait connaître… sauf lui !

« Ouf, j’ai bien failli rester dans le garde-manger de la taupe, heureusement que cette vieille Motte (c’était son nom) m’a oublié, moi le petit Dal !

Elle trouvera bien d’autres lombrics à se mettre sous la dent. Après tout, nous sommes extrêmement nombreux là dessous ! Dans une pelouse de moyenne montagne : une tonne par hectare, soit environ 3 millions de vers de terre !

Il y a de quoi faire avec cela, d’autant qu’on y “dévore” chaque année 250 tonnes de terre (mais on en rejette 95%, rassurez-vous) ! »

Il faut bien vous dire que le lombric est essentiellement composé d’un tube digestif… Il mange au fur et à mesure qu’il avance, rejetant par l’arrière la terre et les débris végétaux qu’il ingère (soit 10 fois sa masse par jour, en terre et particules alimentaires).
C’est drôlement utile pour toute la forêt ! Un million de lombrics produisent ainsi 33 tonnes de terreau fertile par an.

Et puis en creusant leurs galeries souterraines, qui sont essentiellement verticales, cela favorise la pénétration des eaux de pluie, limite le ruissellement des eaux, et contribue à l’aération des sols.
Les plantes elles-même aiment à utiliser ces galeries pour développer leurs racines ; dans des sols plus légers où l’eau et l’air circulent plus facilement.

Et il y en a tant, et tant… Si mes calculs sont bons, sur un hectare de forêts, ces galeries souterraines de lombrics représenteraient bout à bout un tunnel de 4 à 5.000 kilomètres ! Bref, on les oublie trop, mais on ne les remerciera jamais assez… »

« Moi j’ai déjà remarqué des tortillons, à la surface du sol » dit Zakou « C’est vous qui laissez ainsi vos d’excréments? »

« Tu veux parler des turricules faits par les vers de terre, répondit Dal. Il faut bien remonter de temps en temps, même si c’est toujours risqué.

En fait on se déplace surtout en fonction de l’humidité du sol. S’il pleut trop, il faut fuir vers la surface pour éviter l’asphyxie, noyés dans nos galeries.

Mais comme on supporte encore moins la sécheresse ; s’il n’y a plus assez d’humidité, on s’enfonce dans les profondeurs pour ne pas dessécher. On y rencontre d’ailleurs davantage de gros vers (pâles) plus âgés. C’est un étage réservé pour ceux qui sont assez forts pour creuser la terre dure et s’abriter à ce niveau là. »

« Donc vous préférez l’humidité comme aujourd’hui, plutôt que du soleil ? » demanda Zakou, qui commençait à comprendre pourquoi ces animaux trouvaient le temps si beau.
« Le soleil ? Je ne sais pas même pas ce que c’est… Dis moi, à quoi ressemble le soleil ? »
« Mais tout le monde connaît cela, reprit Zakou étonné.
« Mais je suis différent de tout le monde, justement ! Et je ne le sais pas. »
Zakou se demanda à quoi sert le soleil, si on a les yeux toujours fermés…

« Tu es vraiment une drôle de bête, pas comme les autres, reprit le petit écureuil. A force d’écouter, il en oubliait sa tristesse. Dis moi, comment fais-tu pour avancer sans patte, et pour manger sans dents ? »

« On se débrouille autrement… avec ce qu’on a ! Pour avancer, on allonge et élargit alternativement les segments du “tube” externe de notre corps, comme les reptiles.
Et puis on a quand même 8 petits poils de soie par segments pour s’agripper au sol.

A défaut de dents, on absorbe aussi des petits grains de sable dans le gésier, cela aide pour broyer ! En même temps, à l’intérieur un autre “tube digestif” évacue la terre, partiellement digérée.

Et entre les deux tubes, tout le reste de nos organes baigne dans un liquide spécial pressurisé. C’est génial, non ? »

« Et ces manchons qu’on voit parfois entre les deux extrémités, c’est quand vous vous êtes coupés ? »

« Pas du tout ! Ce manchon de mucus, de la grosseur d’un petit pois, sert de cocon à nos œufs. Car nous sommes des ovipares !

Mais un peu particuliers tout de même : à la fois mâle et femelle (on dit hermaphrodite, comme pour les escargots).
Attention, pour se reproduire on doit toujours échanger nos semences. Et chacun se retrouve côte à côte au niveau de ce collier clair qu’on peut remarquer vers l’avant (entre nos 32 et 37ème segments précisément). On l’appelle la selle (ou clitellum). »

« Mais on m’a dit aussi que les vers de terre étaient capables de repousser quand on les coupait en deux ? »

« Euh… oui et non ! répondit Dal d’un air gêné. J’espère que tu n’as pas envie d’essayer ?
En fait, en cas de coupure, on n’est pas toujours capable de se régénérer, contrairement à la légende. Seule notre tête (une dizaine de segments) a la possibilité d’en faire repousser d’autres segments, mais la partie sectionnée à l’arrière de la selle meurt de toute façon. Sans tête on ne peut rien faire !

C’est pour cela que Motte -la taupe- nous croque la tête, avant de nous fourrer au fond de son garde-manger… Mais quelquefois elle se trompe. Pas facile de reconnaître entre les deux extrémités celle qui est effilée et sombre (cela c’est notre bouche) de celle plutôt aplatie (cela c’est la queue). D’autant que Motte n’y voit rien, elle non plus, avec ses yeux de taupe ! »

« C’est cela que j’ai du mal à comprendre, dit Zakou qui prenait goût à toutes ces histoires, comment peuvent se diriger des animaux qui n’ont pas d’œil ? Ils n’y voient rien sous terre, où tout est noir,!»

« C’est que ce que tu appelles voir, ne veut pas dire la même chose partout. Te rappelles-tu le secret de l’air ? ” On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux “. Dans les entrailles de la terre, voir ne veut pas forcément dire ” avec ses yeux “.

Les racines, comme les animaux qui habitent dans les profondeurs du monde souterrain, ne peuvent imaginer ce qu’est la lumière du jour !

Et d’ailleurs si nous vivions dans une lumière permanente, sans connaître la nuit, nous ne pourrions imaginer ce qu’est le monde dans l’obscurité…

Regarde ce gros champignon sous lequel tu t’abritais pendant la pluie ? Tu crois bien le voir et le connaître, mais moi je peux te dire que sa plus grande partie échappe à vos yeux, et demeure invisible à la lumière du soleil.

Son gros chapeau n’est que le fruit d’un immense réseau de filaments souterrains : le mycélium.

Sous terre, j’ai même vu certains champignons attraper au lasso de minuscules vers (des nématodes), avec de petites tentacules souterraines qui se mettent à réagir à leur passage ! »

« Incroyable… des végétaux sous terre qui capturent des animaux, comme les plantes carnivores ! »

« Tiens, puisque tu m’as l’air intéressé, je vais encore te raconter une histoire vraie qui nous est arrivée, avec mes amis lombrics, sur une pelouse à l’automne.

Il y avait là de nombreuses feuilles de marronnier, éparpillées dans l’herbe. Et comme il n’y a pas une nuit, ni un temps humide où nous ne remontions à la surface, pour prendre des morceaux de feuilles et d’humus. Chacun était sorti de son trou pour les tirer jusque dans nos galeries.

Mais tu connais la grande feuille de marronnier ? A cause de leurs épaisses nervures : impossible de les tirer profondément !

Du coup, au matin, imagine la surprise de ceux qui ont vu cette petite forêt de feuilles plantées à la verticale sur la pelouse ! Ils se demandaient qui avait fait ce coup là. »

« Cette fois ci, ce ne sont pas des champignons qui attrapent des vers, mais c’est bien vous les animaux qui attrapez des végétaux ! »

« Oui, mais il ne s’agissait que des feuilles mortes. Ce n’est pas comme cette taupe qui nous croque tout vivant ! J’ai bien failli y passer, moi…
Figure-toi que Motte, ce petit monstre aveugle, consomme 15 kg de vers de terre par an ! Et il n’y pas qu’elle : les blaireaux, hérissons, et renards nous ont aussi à leur menu.
Mais je reconnais que la taupe est particulièrement vorace. Elle ne peut passer plus d’un jour sans manger.

C’est qu’elle travaille aussi. Capable de creuser 20 m. de galerie à l’heure, avec ses grosses pattes fouisseuses. Fort agile, elle n’est jamais pris à rebours en marche arrière, ses poils étant en fait dressés tout droits. Elle est capable de nager aussi et grimpe très bien !
Heureusement pour nous, Motte vit très solitaire et en plus la taupe est hémophile (c’est à dire que si elle se coupe, elle perd tout son sang et meurt).

Il m’est arrivé de passer un hiver dans son garde-manger. Motte s’était fait des réserves de vers de terre en nous coupant la tête. Stockés au fond d’une galerie où elle nous avait laissés pour l’hiver. Heureusement, elle s’est trompée d’extrémité. Et dès que j’ai pu repoussée, je me suis échappé !

Maintenant que j’ai connu cet horrible charnier, je suis en colère contre elle. Que la vipère vienne roder dans ses galeries, et les quatre petites taupes que Motte nourrit au nid seront dévorées tout cru ! »

A moins que Goupil le renard ne la capture avant, pour jouer avec elle devant son terrier !»

« Même si tu lui en veux, il ne faut pas lui souhaiter du mal, protesta Zakou. La colère est mauvaise guide. Le mal nourrit le mal. Alors que le meilleur moyen de se défaire d’un ennemi est d’en faire un ami. »

voir ensuite
fleur T136 comme limace et limaçon
fleur T137 Un arc en ciel sous la pluie
fleur T138 Comment Tardif l’escargot a gagné la course contre le cochon sauvage.

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